David Fricke :
Entre autres détails qui ont fait que le concert de ce soir était médiocre, vous n'avez même pas joué " Smells Like Teen Spirit ". Pour quel motif ?
Kurt Cobain :
Ce titre aurait été la cerise sur le gâteau (Kurt esquisse un sourire d'un air
lugubre). Il n'aurait fait qu'aggraver la situation. Je ne me souviens absolument plus du solo de " Teen Spirit ". Ça me prendrait cinq
minutes pour le retrouver, mais ça ne m'intéresse pas - je ne sais pas si c'est parce que je suis trop faignant que je m'en contrefous ou quoi. J'aime toujours "Teen Spirit", mais ça m'embarrasse presque de le jouer.
De quelle manière ? L'énormité de son succès te perturbe-t-elle encore?
Oui. Tout le monde s'est tellement focalisé sur ce morceau... Or, s'il a déclenché une aussi vive réaction, c'est parce que les gens ont vu la vidéo sur MTV un million de fois. On leur a enfoncé " Teen Spirit " dans le
crâne à coups de marteau. Alors que je pense avoir écrit beaucoup d'autres titres au moins aussi bons, si ce n'est plus comme " Drain You ", par exemple, qui est sans aucun doute du même acabit.
J'adore les textes et je ne me lasse jamais de le jouer, celui-là. Quoique... peut-être ne l'aimerais je pas autant s'il avait eu le même impact que " Teen Spirit " ? Mais j'ai vraiment du mal, surtout lors d'un mauvais concert comme celui de ce soir, à aller jusqu'au bout de "Teen Spirit ". Ça me donne
littéralement envie de jeter ma guitare par terre et de m'enfuir en courant. Je ne peux guère prétendre passer un bon moment en le jouant.
DF :
Mais as-tu passé un bon moment en l'écrivant?
KC:
On répétait depuis trois mois et on attendait d'être signés sur Geffen. Dave (Grohl) et moi vivions à Olympia, alors que Krist (Novoselic) habitait Tacoma, et on allait répéter là-bas tous les soirs pour composer de nouveaux morceaux. J'essayais d'écrire la chanson pop ultime. En fait, j'essayais surtout de pomper les Pixies, je dois bien l'admettre (Cobain sourit). Quand j'ai écouté les Pixies pour la première fois, je me suis si fortement identifié à eux qu'il aurait fallu que je puisse jouer avec eux ou au moins dans un groupe de reprises des Pixies. On a utilisé leur sens de la dynamique, calmes et soft par instants, puis, tout de suite après, puissants et hard. Le riff de "Teen Spirit " fait monstrueusement cliché il ressemble à s'y méprendre à un riff de Boston, ou à celui de " Louie, Louie ". Quand je l'ai fait écouter aux autres, Krist m a regardé et m'a dit: " C'est totalement ridicule ". Et je le leur ai fait jouer en boucle pendant une heure et demie.
DF :
D'où la phrase " Here we are now, entertain us" (" On est là maintenant, amusez-nous ") provient-elle?
KC :
C'est une connerie que j'avais l'habitude de lancer pour briser la glace à chaque fois que j'allais à une fête. Bien souvent, quand tu te trouves dans une pièce avec plein de gens, tu es mal à l'aise tellement c'est chiant.
C'était donc une façon de dire: "Bon, écoutez, vous nous avez invités, on est là, alors divertissez-nous ".
DF :
Qu'as-tu ressenti en voyant un titre que tu as composé pour le fun, en hommage à l'un de tes groupes préférés, devenir l'hymne national du grunge, sans compter qu'il marquera un tournant dans l'évolution des techniques de marketing ciblant les jeunes?
KC :
Au début, et pendant quelques années, c'était notre truc à nous et c'était géant. Avoir la possibilité de me jeter dans le public avec ma guitare, d'être porté par la foule jusqu'au fond de la salle, puis d'être ramené sur scène sans qu'on me fasse le moindre mal, c'était une satisfaction que personne ne pouvait s'approprier. Mais dès que c'est devenu mainstream, c'était fini.
Quoi qu'il en soit, ça me fatigue de me faire du mouron à ce sujet je suis au-dessus de ça, désormais.
DF :
C'est votre première tournée US depuis celle de l'automne 1991, peu de temps
avant que Nevermind n'explose. Qu'est-ce qui vous a tenu aussi long-
temps à l'écart des concerts?
KC :
J'avais besoin de temps pour recouvrer mes esprits et faire le point. Ça m'a atteint tellement durement que je ne voyais pas réellement la nécessité de tourner, puisque je m'étais fait un max de pognon. Des millions de dollars. Huit ou dix millions d'albums vendus, ça représentait énormément de fric pour moi. Donc je m'étais dit que j'allais me reposer et en profiter. Cela étant, même si je ne veux pas m'en servir comme excuse - ce que j'ai déjà fait à de trop
nombreuses reprises - mes maux d'estomac ont été l'une des principales barrières
qui m'ont empêché de tourner. Cela faisait très longtemps que j'y étais confronté, mais, lorsque tu souffres de façon chronique depuis cinq ans, je te garantis qu'à la fin de la cinquième année tu es devenu complètement barjot. Je ne supportais plus rien du tout. J'étais aussi schizophrène qu'on pouvait l'être.
DF :
Quelle proportion de cette douleur physique penses-tu avoir canalisé dans ta musique?
KC :
C'est une question redoutable, parce que, de toute évidence, les tourments auxquels on est en proie déteignent généralement sur la musique, ce qui est parfois bénéfique. Je pense que ça m'a aidé. Mais je donnerais n'importe quoi pour jouir d'une bonne santé. Je voulais faire cette interview après avoir passé quelque temps en tournée pour juger et je peux t'assurer que c'est la meilleure que nous ayons faite jusqu'à présent - sincèrement. Et ça n'a rien à voir avec le fait que les salles soient plus grandes ou que les gens nous lèchent encore plus le cul. C'est juste que mon estomac ne me cause plus de problèmes. Je mange. J'ai avalé une énorme pizza hier soir. J'apprécie grandement de pouvoir le faire et ça libère mon esprit. Mais, d'un autre côté j'ai toujours eu peur de perdre une partie de ma créativité si mes troubles gastriques disparaissaient. Qui sait? (Cobain marque une pause.) Je n'ai pas le moindre morceau
en stock aujourd'hui, alors que, d'habitude, on avait entre un et trois titres qui nous restaient sur les bras à la fin des sessions. En plus, ils étaient tout à fait valables, c étaient des compos qu'on aimait bien, et on avait donc toujours quelque chose sur quoi on savait qu'on pouvait compter - un hit ou
au moins un morceau au-dessus de la moyenne.
Le prochain album sera par conséquent intéressant à concevoir, parce que nous n'avons absolument pas de rab de Utero. Pour la première fois, je vais par-
tir de zéro. Je ne sais pas du tout ce qu'on fera.
DF :
L'un des titres qui fut ôté en dernière minute d'In Utero s'appelait " I Hate
Myself And I Wanna Die " (" Je Me Hais Et Je Veux Mourir "). A quel degré de
littéralité doit-on le prendre?
KC :
Il doit être interprété aussi littéralement qu'une blague peut l'être, car ce n'était rien de plus qu'une blague. Et c'est un peu pourquoi nous avons décidé de l'enlever de l'album. Nous savions que les gens ne pigeraient pas et qu'ils prendraient ça sérieusement. C'était totalement satirique, on se foutait de
notre propre gueule. On dit de moi que je suis un glandu de camé schizo qui n'arrête pas de se plaindre et veut se flinguer à tout bout de champ - " Tout le fait chier " (note de kurtophile : C'est pas vrai!!!). Et j'ai pensé que ce serait un titre amusant, ça faisait longtemps que je voulais intituler l'album ainsi. Mais je savais aussi que la majorité des gens ne comprendraient pas.
DF :
As-tu déjà été tellement accablé par le désespoir, la douleur ou la colère que
tu aies véritablement envisagé de te suicider?
KC :
Pendant ces cinq années au cours desquelles j'ai souffert de maux d'estomac, oui. Je voulais me tuer tous les jours. J'ai été à deux doigts de le faire à de nombreuses reprises. Désolé d'être aussi direct J'en étais arrivé au point où, quand j'étais en tournée, j'étais étendu par terre en vomissant du vent parce que je ne pouvais même pas avaler de l'eau sans la rejeter. Vingt
minutes plus tard, j'avais un concert à donner, je chantais et je me mettais à tousser du sang. Ce n'est pas une vie, ça. J'adore jouer de la musique, mais il y avait quelque chose qui n'allait pas. Alors j'ai décidé de "me soigner".
Même satirique, cependant, un tel titre aurait pu toucher une corde sensible.
Beaucoup de jeunes, qu'elles que soient leurs raisons, ont de réelles velléités suicidaires. Ceci définit notre groupe à merveille. Nous gérons nos propres contradictions. C'est satirique et sérieux tout a la fois.
DF :
Quel genre de lettres de fans reçois-tu ces derniers temps?
KC :
(Long silence) Avant, j'avais l'habitude de lire énormément de lettres et de m'y impliquer à fond. Mais j'ai été si occupé entre l'album, la vidéo et la tournée que je n'ai pas songé l'ombre d'un instant à lire une seule lettre et je me sens profondément coupable. Je n'ai même pas pu rassembler suffisamment d'énergie pour sortir notre fanzine, ce qui était l'une des choses que nous avions décidé de faire pour combattre toute la mauvaise presse qui est parue sur nous en montrant un aspect un peu plus réaliste de la vie du groupe. C'est très dur.
Je dois bien admettre que je me retrouve à faire ce que beaucoup d'autres rock-stars ont fait ou ont été obligées de faire. A savoir ne pas être capable de répondre au courrier, ne pas être capable de me tenir à la page musicalement parlant, et m'isoler dans mon coin. Le monde extérieur ne m'est guère familier. Mais j'ai eu de la chance de m'être pointé dans ce club, l'autre jour. On avait un day-off à Kansas City, Pat (Smear) et moi n'avions pas la moindre idée de l'endroit où nous étions ni de l'endroit où nous pourrions aller. On a donc appelé une radio locale pour savoir ce qui se passait dans le coin et ils n'ont pas été foutus de nous répondre. Alors on a fini par téléphoner à un club dans lequel jouait Treepeople, un groupe de Seattle, et il s'est avéré que j'ai fait la connaissance de trois mecs très très cool qui s'éclataient en faisant de la musique. J'ai passé une soirée formidable en leur compagnie, puis je les ai invités à passer la nuit à l'hôtel où je leur ai commandé à manger. Je me suis probablement laissé emporter en essayant d'être serviable, mais ça m'a fait franchement plaisir de voir que je pouvais encore trouver des amis - je ne pensais pas que c'était possible. Il y a quelques années, on jouait dans un club à Detroit, et une dizaine de mecs seulement se sont ramenés. Juste à côté, dans un bar, Axl Rose avait débarqué entouré d'une douzaine de gardes du corps et c'était l'émeute. Tout le monde était en train de se prosterner devant lui. S'il était venu tout seul, il serait presque passé inaperçu, mais il voulait qu'on le remarque. Il faut créer l'attention pour attirer l'attention.
DF :
Où en es-tu avec Pearl Jam aujourd'hui ? La rumeur prétendait qu'Eddie Vedder et toi alliez poser ensemble pour une couverture du magazine.......
KC :
Je ne veux pas retomber là-dedans. L'une des choses que j'ai apprises, c'est que casser du sucre sur le dos des autres ne me rend pas service. C'est dommage, parce que cette brouille entre Pearl Jam et Nirvana ne date pas d'hier et qu'elle était sur le point d'être réglée.
DF :
On n'a jamais vraiment su d'où elle venait. A quoi était-elle due?
KC :
En fait, il n'y a jamais eu de brouille. Je les ai descendus en flammes parce que je n'aimais pas Pearl Jam. Je n'avais pas encore fait la connaissance d'Eddie à ce moment là. C'était ma faute, j'aurais dû critiquer la maison de disques plutôt que le groupe lui même. On les a vendus comme de la lessive - probablement pas contre leur volonté - et ils n'ont pas réalisé qu'on les avait fait sauter dans un wagon du Grunge Express.
DF :
Ne t'identifies-tu pas à eux?
N'ont-ils pas subi les mêmes pressions que vous suite à l'énorme succès que vous avez tous deux connu?
KC :
Si, tout à fait. A ceci près que je suis convaincu qu'ils ne sont pas sortis de leurs rails pour lancer un défi à leur public comme nous nous l'avons fait avec cet album. Pearl Jam est un groupe agréable à écouter qui ne prend pas de risques et plaît à tout le monde. (Rires) Mon Dieu, j'avais de bien meilleures choses en tête à dire à ce sujet! Ça me fout juste un peu les boules de savoir qu'on bosse vraiment dur pour parvenir à mettre dans un album des morceaux
au top-niveau. Je vais caresser mon ego à rebrousse-poil en disant qu'on est meilleurs que beaucoup de groupes actuels. Je me suis aperçu que tout ce dont on a besoin pour faire un album c'est de deux ou trois morceaux en béton, et que tout le reste pouvait être du Bad Company de bas étage sans que cela ne pose le moindre problème. Si j'avais été futé, j'aurais mis de côté la plupart des morceaux de Nevermind et je les aurais distillés au compte-gouttes pendant quinze ans. Mais je suis incapable de faire ça. Tous les albums sur lesquels j'ai craqué ne contenaient aucun morceau faiblard Rocks d'Aerosmith, Never Mind The Bollocks des Sex Pistols... Led Zeppelin II, Back In Black d'AC/DC...
DF :
Tu as aussi la réputation d'être un grand fan des Beatles.
KC :
C'est vrai. Et John Lennon était indubitablement mon Beatle préféré, haut la main. J'ignore qui a écrit quoi dans le répertoire des Beatles, mais Paul McCartney m'a toujours dérangé. Lennon était de toute évidence très perturbé, c'est quelque chose qui me rapproche de lui. Et ce que j'ai pu lire sur lui - bien que je me méfie énormément de ce que je peux lire, surtout dans les bouquins sur le rock - m'a fait de la peine pour lui. De le savoir cloîtré dans son appartement... Même s'il aimait profondément Yoko et son enfant, sa vie était un enfer. Il était emprisonné, ce n'est pas juste. C'est là qu'est le n½ud de ce problème que j'ai vis-à-vis de la célébrité et de la façon dont les gens se comportent avec les stars. Il faut que ça change, il le faut vraiment. Quels que soient les efforts que tu fais, tu finis toujours par avoir l'air de te
plaindre d'être célèbre. Je peux comprendre comment quelqu'un peut ressentir
ceci au point que cela devienne obsessionnel, mais il est difficile de convaincre les gens de la mettre en veilleuse. N'en faites pas une affaire d'état, ayez un peu de respect pour nous, on chie tous par le même trou (Rires)!
DF :
In Utero a peut-être été l'album le plus attendu, dont on a le plus parlé et qui a soulevé le plus de controverses en 1993. T'es-tu fait la réflexion, à un quelconque moment du tapage médiatique orchestré par Steve Albini suite aux multiples changements de track-listing, que tout ceci était complètement stupide ? Après tout, ce n'était qu'un disque!
KC :
Oui, mais j'en ai pris l'habitude (Rires). Quand on l'a enregistré, c'était le calme plat. On a fait ça très vite, toutes les prises-témoins ont été effectuées en une semaine et j'ai fait 80 % des vocaux en une seule journée - en sept heures exactement.
J'étais bien dans le trip, j'étais dans un bon jour et je me suis laissé aller.
DF :
Où était le problème alors?
KC :
Il ne venait pas des morceaux, mais de la production, et il nous a fallu longtemps, très longtemps, pour mettre le doigt sur ce qui clochait. On ignorait à quoi c'était dû, mais on ne réussissait pas à retrouver l'énergie qui était la nôtre à l'époque de Nevermind. On est finalement arrivés à la conclusion
que le chant n'était pas assez fort et que la basse était totalement inaudible - on n'entendait pas une seule des notes que jouait Krist. Je pense cependant que quelques titres dm Utero auraient pu être peaufinés davantage. " Penny Royal Tea ", notamment, n'a pas été enregistré comme il aurait dû et ne sonne pas comme il devrait. Il aurait dû s'inscrire dans la lignée de Nevermind, parce que je sais que c'est un morceau en béton et qu'il aurait pu faire un carton. D'ailleurs, on se demande si on ne va pas le réenregistrer ou le remixer.
Tout ça se joue à quitte ou double et c'est ce que ce nouvel album a de plus étrange : je n'ai jamais été aussi désorienté de ma vie et, dans le même temps, je n'ai jamais été aussi satisfait du travail que j'ai accompli.
DF :
Parlons de ton approche de la composition. Tes meilleurs morceaux - " Teen Spirit ", " Come As You Are ", " Rape Me ", " Penny Royal Tea "... - débutent tous par un couplet à l'ambiance feutrée, puis le refrain débarque plein pot et nous cloue au mur. Commences-tu par écrire le couplet ou le refrain?
KC :
(Long silence suivi d'un sourire) Je l'ignore. J'imagine que je commence par le couplet et que j'enchaîne sur le refrain. Mais cette formule me fatigue. Car c'est une formule, et il n'y a pas grand chose qu'on puisse faire pour la contourner. On a réussi à maîtriser le sujet, mais on en a de plus en plus
ras le bol. C'est une façon dynamique de concevoir la musique, mais on ne fait qu'en utiliser deux niveaux, alors qu'on pourrait aller beaucoup plus loin. Krist, Dave et moi exploitons cette formule - cette alternance de passages calmes et agressifs - depuis tellement longtemps qu'elle nous casse franchement les pieds. C'est genre :
" 0K, tu vois ce riff? Je vais d'abord le jouer en sourdine, sans pédale de distorsion, pendant que je chanterais le couplet, et après je brancherais la disto et toi tu taperas plus fort sur ta batterie ". Je veux apprendre à utiliser les niveaux intermédiaires, à me balader entre ces deux extrêmes et devenir d'une certaine façon presque psychédélique, mais avec davantage de structure. C'est très difficile à faire, et je ne sais pas si nous en serons capables - en tant que musiciens.
DF :
Des titres comme " Dumb " ou " All Apologies >` laissent supposer, en revanche, que vous cherchez à toucher les gens sans avoir nécessairement recours aux gros sons de guitare.
KC :
Absolument. J'aurais aimé qu'on ait plus de morceaux de cette trempe sur nos précédents albums. Le fait même de mettre "About A Girl " sur Bleach était risqué. J'ai toujours adoré la pop et REM en particulier, ainsi qu'un tas de trucs des sixties, mais on est soumis à toutes sortes de pressions dans le milieu underground - comme tout ce à quoi on est exposé quand on est au lycée - et c'était sacrément gonflé de placer un morceau rappelant méchamment REM sur un album grunge. On s'est plantés dans notre façon de montrer notre facette soft. Les kids, eux, ce qu'ils voulaient, c étaient de grosses grattes. On aime bien
jouer ce type de musique, mais je me demande combien de temps encore je vais pouvoir m'égosiller tous les soirs quand on est en tournée pendant un an. Quelquefois, je regrette de n'avoir pas choisi de suivre la route tracée par Bob Dylan et chanté des chansons qui ne me casseraient pas la voix chaque soir, de telle sorte que je puisse faire carrière si l'envie m'en prenait.
DF :
Et donc... qu'est-ce que cela signifie par rapport à l'avenir de Nirvana?
KC :
Il m'est impossible de me projeter dans le futur et d'affirmer que je serais encore capable de jouer les morceaux de Nirvana dans dix ans. Je ne veux pas en être réduit à faire ce que fait Eric Clapton. Non pas que je veuille le traîner dans la boue, car j'ai un immense respect pour lui, mais je ne veux pas avoir à réarranger mes morceaux pour qu'ils correspondent à mon âge (Rires).
DF :
L'un des morceaux d'In Utero qui souleva le plus de controverses est " Rape
Me " (" Viole-moi "). Il est très accrocheur mais son titre et ses paroles ont
fait l'objet de vives critiques - non seulement de la part de DJ's capricieux mais également de la part de femmes pensant qu'il est plutôt cavalier pour
un homme d'utiliser aussi librement un mot puissamment blessant.
KC :
Je comprends parfaitement ce point de vue et je l'ai souvent entendu. Mon avis sur cette controverse a oscillé plusieurs fois entre le regret d'avoir évoqué le sujet et le besoin de me défendre contre les accusations qu'on m'a collées sur le dos. A la base, je voulais écrire une chanson soutenant les femmes et traitant du viol. Mais, ces dernières années, les gens ont eu tellement de mal à comprendre en quoi consistait notre message et les idées que nous essayions de véhiculer que j'ai décidé d'être aussi audacieux que possible. Dans quelle langue devrais-je vous l'expliquer? Et quelle taille devrais-je donner à mes caractères pour
que vous arriviez à lire ? Ce n'est pas une image très agréable, mais quand une femme est en train de se faire violer et qu'elle est furieuse de ne pouvoir rien faire... elle pourrait dire à son agresseur:
" Vas-y, viole-moi, jette -toi sur moi car tu le regretteras".
Je crois fermement au karma et je suis persuadé que ce fils de pute finira par payer ce qu il lui a fait. Il sera arrêté et ira en taule, où c'est lui qui se fera violer.
" Alors, vas-y, viole-moi, car ce qui t'arrivera ensuite sera pire. "
Qu'en a pensé ta femme, Courtney, lorsqu'elle a entendu ce morceau?
Je crois qu'elle a compris. Je le lui ai probablement mieux expliqué à elle qu'à toi. Je voudrais clarifier un point, cependant: sincèrement, je n'ai jamais cherché la controverse avec ce texte. C'est la dernière chose que j'aurais souhaité faire. On ne voulait pas le mettre sur l'album afin de dresser les parents contre nous et de nous attirer les foudres des féministes. Il se trouve simplement que j'ai un profond mépris à l'égard de ceux qui sont capables de faire ça à une femme. C'était ma façon de dire:
" Fais-le une fois et tu t'en tireras peut-être, fais-le cent fois et tu finiras par le payer ".
DF :
Quand tu as été arrêté l'été dernier pour violences conjugales, Courtney a déclaré à la police que tu détenais des armes à feu chez toi. Pourquoi en ressens-tu la nécessité?
KC :
J'aime les flingues. J'aime tirer avec.
DF :
Où ça? Et sur quoi?
KC :
(Rires) Dans les bois, il y a un champ de tir. Ce n'est pas un stand officiel, mais le tir y est autorisé. Il y a une énorme colline, il n'y a aucune chance qu'une balle traverse la colline et atteigne quelqu'un, et il n'y a de toute façon personne sur plusieurs kilomètres à la ronde.
DF :
Sans tomber dans les excès du politiquement correct, ne penses-tu pas
qu'il soit dangereux d'avoir des armes chez toi, a fortiori en sachant qu'elles
sont à portée de main de Frances ?
KC :
Non, car c'est pour notre protection. Je n'ai pas de gardes du corps. Et beaucoup de gens nettement moins célèbres que Courtney et moi ont été suivis jusque chez eux et assassinés. N'importe qui cherchant une baraque à cambrioler pourrait faire le coup. Nous sommes équipés d'un système d'alarme, et l'une de mes armes est chargée en permanence, mais je l'ai planquée dans un endroit sûr, dans un placard en hauteur, hors d'atteinte de Frances. J'ai aussi un M16, parce que ça m'amuse de tirer au fusil d'assaut. C'est le seul sport qui
m'ait jamais intéressé. Mais je ne suis pas non plus un obsédé des armes à feu et je ne ressens pas le besoin de me justifier. Ça ne m'empêche pas de dormir.
DF :
Que pense Courtney du fait d'avoir des armes chez elle?
KC :
Elle était présente lorsque je les ai achetées. Tu vois, je ne suis pas doté d'une grande force physique et je serais absolument incapable de mettre hors d'état de nuire un intrus armé d'un couteau ou d'un flingue. Mais je n'ai pas pour autant l'intention de rester les bras croisés à regarder ma famille se faire tuer ou violer. Je n'y réfléchirais pas à deux fois avant d'exploser la
tête d'un type qui tenterait de leur faire ça. C'est pour notre sécurité. Et puis, de temps en temps, c'est aussi marrant d'aller faire un tour pour tirer. (Pause) Sur des cibles, que ce soit bien clair (Rires)!
DF :
Les gens supposent généralement que quelqu'un qui a vendu plusieurs millions de disques a un train de vie royal. A quel point es-tu riche ? A quel point te sens-tu riche ? Si l'on en croit la rumeur, tu aurais voulu t'acheter une
nouvelle maison et y installer un studio mais ton conseiller financier t'aurait dit que tu ne pouvais pas te l'offrir...
KC :
C'est vrai, je ne peux pas. J'ai reçu un chèque, il y a quelque temps, en paiement des royalties de Nevermind, avec un nombre de zéros appréciable. Mais c'est très bizarre, cependant, quand on s'est mis à vendre des tonnes et des tonnes d'exemplaires de Nevermind, je me suis dit:
"Mon Dieu, je vais toucher dix millions de dollars, si ce n'est quinze ! ", et, en fait, non, ce ne fut pas le cas. On ne vit pas comme des rois, je mange toujours des macaroni Kraft au fromage parce que j'aime ça, et on n'a pas des goûts extravagants. Je comprends totalement qu'un môme puisse penser que
quelqu'un comme moi qui a vendu dix millions d'albums soit millionnaire et à l'abri du besoin pour le restant de ses jours, mais c'est faux. J'ai claqué un million de dollars l'année dernière et je ne sais pas comment. Vraiment. Je me suis acheté une maison de quatre cent mille dollars, j'en ai versé à peu
près trois cent mille autres aux impôts, et
- quoi encore?... - j'ai prêté de l'argent à ma mère et je me suis payé une voiture. Voilà, ça doit être tout.
DF :
Tu n'as pas grand chose à montrer de ce que tu as fait avec ce million...
KC :
Oui, c'est surprenant. L'une des principales raisons qui ont fait qu'on n'a pas tourné quand Nevermind a cartonné, c'est que je me suis dit:
" Je m'en branle, pourquoi est-ce que je devrais faire des concerts ? Je souffre affreusement à cause de mes problèmes gastriques, je mourrais peut-être même au cours de cette tournée, alors que je vends des tonnes d'albums et que je pourrais vivre confortablement de mes rentes pendant le restant de mes jours. A quoi bon ? ".
Mais il est inutile d'essayer d'expliquer ça à un môme de quinze balais. Il ne me croirait pas.
DF :
T'inquiètes-tu de l'impact que pourraient avoir ton travail, ton mode de vie et ta lutte permanente à l'encontre de la méga-celébrité sur Frances? Elle semblait très contente de trottiner dans les loges tout à l'heure, mais ce milieu doit lui paraître bien étrange.
KC :
Oui, ceci me préoccupe au plus haut point. Elle est attirée par presque tout le monde, elle aime tout le monde, et ça m'attriste de savoir qu'elle a été un peu trop ballottée d'un coin à l'autre. On a deux nurses, une à plein temps, et l'autre, une femme plus âgée, qui prend soin d'elle le week-end. Mais, quand nous l'emmenons en tournée avec nous, elle voit des tas de gens autour d'elle et n'a guère l'occasion de respirer de l'air pur. On fait ce qu'on peut, on l'inscrit en mini-school et ce genre de choses, mais elle vit effectivement dans un univers à part.
DF :
Dans " Serve The Servants ", tu chantes :
"I tried bard to have a father But instead I had a dad" (" J'ai essayé dur d'avoir un père I Mais à la place l'ai eu un papa ").
Fais-tu attention à ne pas commettre les mêmes erreurs en tant que père que celles qui ont pu être commises par le tien?
KC :
Non, car mon père et moi sommes radicalement différents. Je me sais capable de
montrer beaucoup plus d'affection que lui. Même si Courtney et moi devions divorcer un jour, je ne permettrai jamais que nous nous retrouvions dans une situation où Frances pourrait être témoin de nos prises de bec. Ce type de rapports conflictuels peut sérieusement perturber un enfant, et ceci se produit habituellement parce que les parents ne sont pas à la hauteur. Je ne crois
pas que Courtney et moi soyons si tarés que ça. Nous avons tous deux tellement manqué d'amour et en avons tellement besoin que, s'il y a un but que nous nous sommes fixé, c'est bien d'offrir à Frances autant d'amour et de soutien que nous pouvons. C'est la seule chose que je connaisse qui ne changera jamais.
DF :
Comment étaient vos relations, au sein de Nirvana, cette dernière année?
KC :
Quand je prenais de la came, elles étaient très mauvaises. Aucune communication
n'était possible entre nous. Krist et Dave ne comprenaient pas la nature de mon problème. Ils n'ont jamais pris de drogue et ils avaient la même opinion à l'égard de l'héroïne que moi à l'époque où je n'avais pas commencé à me shooter. C'était attristant, on ne se parlait quasiment plus. Ils craignaient le pire, comme beaucoup de gens, je suppose, et je ne peux guère les en blâmer. Mais rien n'est jamais aussi mauvais que ça en a l'air. Heureusement, depuis que je suis clean, tout est redevenu à peu près normal. A l'exception de Dave. Il m'inquiète, car il continue à avoir l'impression qu'il peut être remplacé à tout moment. Il a l'impression...
DF :
Qu'il n'a pas réussi son audition ?
KC :
Oui, et je ne comprends pas ça. J'essaie de le complimenter autant que je peux, et pourtant je ne suis pas quelqu'un qui suis naturellement enclin à le faire, en particulier pendant les répétitions. " Faisons ce morceau, faisons celui-là, refaisons celui ci... ", c'est tout, mais Dave a apparemment besoin d'être rassuré de temps à autre. J'ai remarqué ça, et, depuis, je m'efforce de le faire plus souvent.
DF :
C'est donc toi qui tires les ficelles?
KC :
Oui, je leur demande leur avis, mais c'est moi qui détiens le pouvoir final de décision. Ça me fait tout drôle de m'entendre dire ça, ça paraît égocentrique. Mais on ne s'engueule jamais. Dave, Krist et moi n'avons jamais haussé la voix. Ce n'est pas parce qu'ils n'osent pas ouvrir la bouche, car je les incite au contraire à s'exprimer et à discuter avec moi, mais, au bout du compte, on arrive tous aux mêmes conclusions.
DF :
Certains sujets n'ont-ils pas donné lieu à des discussions plus animées que d'autres?
KC :
Si, les royalties. Je touche 100% des droits d'auteur pour les paroles et 75% pour la musique. Ça me semble honnête. Et quand je me suis mis à avoir de graves problèmes de drogue, la question des royalties a refait surface. Krist et Dave pensaient que j'allais me montrer plus gourmand, que j'allais désormais leur supprimer les droits d'auteurs et les payer en salaires. Mais, même à ce moment-là, personne n'a poussé de gueulante. En outre, tout le reste est partagé équitablement entre nous.
DF :
Compte tenu de tes réticences à l'idée de jouer " Smells Like Teen Spirit " et
de continuer éternellement à composer le même genre de morceaux, envi-
sages-tu parfois ce que pourrait être ton existence sans Nirvana? Pourrais-
tu poursuivre ta route tout seul?
KC :
Je ne pense pas que je puisse faire un truc en solo - comme le Kurt Cobain Project.
DF :
Pourquoi pas ? Tu ne trouves pas que ça sonne bien?
KC :
Non (Rires) Mais, oui, j'aurais envie de bosser avec des gens qui font des choses diamétralement opposées à ce que je fais, des choses qui seraient à des années lumière de Nirvana
DF :
Ça ne me paraît guère de bon augure pour l'avenir de Nirvana et le type de
musique que vous faites ensemble...
KC :
C'est précisément ce que j'ai essayé de dire à demi-mot tout au long de cette interview. Nous sommes presque au bout du rouleau, car nous en sommes arrivés au stade où tout est répétitif. Nous n'avons plus rien vers quoi tendre, ni plus rien à espérer. Les meilleurs moments que nous avons passés remontent à l'époque de la sortie de Nevermind et de la tournée des clubs qui a suivi. Ils étaient bondés, l'album commençait à marcher fort, et il y avait une espèce d'énergie qui flottait dans l'air. Quelque chose de très spécial s'est produit à ce
moment-là. Je déteste dire ça, mais je vois mal comment ce groupe pourrait encore sortir plus de deux albums, à moins que nous ne fassions d'énormes efforts pour découvrir de nouveaux horizons. Regardons la réalité en face : quand les mêmes gens font toujours les mêmes choses, ils s'auto-limitent. J'ai très envie de partir dans d'autres directions, et je sais que Krist et Dave sont du même avis, mais j'ignore si nous serons capables de le faire ensemble. ce qui est clair, c'est que je ne veux pas sortir un disque qui ressemble aux trois précédents. Je sais qu'on en fera au moins un autre et j'ai une idée assez précise de la façon dont il sonnera il sera éthéré et acoustique, comme le dernier REM. Si seulement je pouvais écrire d'aussi bons morceaux qu'eux... je ne sais pas comment ils font ça. Mon Dieu, ce sont les meilleurs! Ils sont parvenus à digérer leur succès et continuent à faire de l'excellente musique. C'est ce que j'aimerais parvenir à réaliser avec Nirvana. On est coincés dans notre petite boîte, on nous a collé une étiquette sur le paletot.
Et REM, c'est quoi ? Du rock indépendant? Ça ne correspond guère. Le grunge est un terme aussi lourd de conséquences que la new-wave. On n'en sort pas. Et pourtant, bientôt, ce sera du passé. Il faut qu'on tente notre chance en croisant les doigts pour qu'un nouveau type de public s'intéresse à nous ou que notre public actuel évolue avec nous.
DF :
Et si les kids vous disent: "Ça ne nous branche pas, allez vous faire foutre" ?
KC :
Eh bien, tant pis (Rires). On les emmerde!